Elégie pour un phare | Synopsis

Tout l'attire vers un phare qu'on dit condamné à être incessamment éteint. Elle vient de perdre son père. Elle dit : Aller vers la lumière est sûrement le juste chemin. Mais peut-être - cette fois encore - arrivera-t-elle trop tard. Qu'importe. Il y a là-bas, quelqu'un, le gardien d'un phare condamné. Peut-être sauront-ils - il, elle - se consoler de leurs pertes respectives.

Elle pense : là-bas, au delà du cercle polaire, le deuil prendra une autre forme. Elle le sent : si la vie peut resurgir, ce sera du fond d'elle-même. Alors elle guette. Elle guette le retour du gardien qui n'est pas au rendez-vous. Elle filme, contre vents et marées, un lieu de désolation où débris de plans quinquennaux, épaves de chalutiers et ossements humains, jonchent les dunes. Trois cent verstes au-delà cercle polaire arctique, entre mer Blanche et mer de Barents, dans l'immense Russie du nord, son chagrin se transforme en intérêt pour ce lieu étrange, à la fois fascinant et repoussant, perdu dans les débris rouillés, et qui fut, jusqu'en 1970, un port de pêche vital pour la Russie. Qui maintenant est dévoré par les sables qui avancent. Catastrophe écologique ou malédiction ? Шойна которой нет - Choïna qui n'existe plus.

Peu à peu son chagrin s'estompe. Elle voit la poignée d'habitants qui se bat contre les sables. Des irréductibles. Bien en vie. Et chaque jour le phare qui se dresse, insolent, bien que muet. Et les baies de la toundra qui percent le sable, vivantes, colorées. Et les enfants qui se jouent du sable et l'eau qu'on y puise.

Au fil des jours où ni le soleil ni la lune ne montent à l'horizon, en ce babi lieta, cet été indien, elle capte, en longs plans séquence, à la limite de la photographie, les préparations en vue de l'hiver austral, le lancer du ballon sonde, le passage annuel du tanker de diesel, le feu, dans l'archaïque four à pain... Elle assiste à la leçon de chant à l'école, elle croque les enfants à la cantine, les ados à la disco, entre sables et vodka... Chaque jour elle observe les oies qui s'en vont vers le sud. Une mouette morte bat de l'aile, exposée au sommet d'un pieu. La mort, à Choïna, est intimement mêlée à la vie. À sa vie.

Les épaves des chalutiers l'attirent, à marée basse elle y revient. Et puis soudain elle se souvient : Cette image d'un chalutier couché sur le flanc, c'est celle que son père a prise d'elle, sur une côte du Finistère, lorsqu'elle avait cinq ans. Et cette autre photo d'elle, petite fille pensive sur les marches d'un escalier en colimaçon, les escaliers d'un phare breton. En quête d'un lieu de deuil, elle comprend qu'elle est venue ici à la rencontre de l'image primordiale, l'image qui a fait d'elle une cinéaste. Sa quête soudain prend sens. Son film improvisé, chahuté par les vents, au-delà du deuil, est un hommage à la transmission.

À la veille de s'en retourner, elle va faire ses adieux au phare abandonné. Elle ne sait comment prendre congé de ce pachyderme inutile. Le soir tombe. Elle pose son oreille contre la porte de fer rouillé comme on ausculterait un monstre pour être certain qu'il est bien mort. Et alors elle entend. Elle entend une plainte, une plainte animale, interminable. Elle entend le phare pleurer.

Alors elle prend le phare dans ses bras. Et ensemble ils dansent.